Vous y Croyiez (FR)

Playing around self-persuasion and self-blinding themes.


Vous y croyiez. C’était un refuge agréable. Vous vous rendiez bien compte qu’il était fragile et entouré de brume, que des bêtes féroces rôdaient alentour, mais au moins vous aviez un toit, un feu et de la nourriture. Ce n’était pas parfait, mais c’était supportable.

Vous vouliez y croire. Cette porte enfoncée n’était pas le signe d’un problème, c’était juste une porte enfoncée. Vous l’avez simplement remplacée par une nouvelle porte, et vous êtes retournée près du feu pour vous réchauffer.

Vous vous forciez à y croire. Trois portes en trois mois, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. C’était juste la forêt qui était particulièrement farouche.

Un soir, votre croyance vous a trahie. La porte s’est enfoncée et vous avez machinalement entrepris de la remplacer, comme à votre habitude, sans remarquer que les murs étaient en train de se désagréger. Le feu s’est éteint, le toit s’est envolé, et vous avez été soulevé dans les airs par un vent terrible.

Vous vous efforcez de continuer d’y croire. Vous cherchez d’autres morceaux de bois pour reconstruire votre refuge, sans vous interroger sur les causes de sa destruction. Vos plans n’ont pas changé depuis des années, et vous ne voyez pas de raison de les remettre en cause maintenant, pas plus que les fois précédentes. Vous changez juste la couleur de votre porte, des fois que ça puisse aider. Ce n’est pas un gros effort pour vous.

Vous vous sentez bien seule à continuer d’essayer d’y croire. Les rares fois où la brume faiblit, vous réalisez que tout autour de vous des refuges se dressent, et qu’ils semblent bien différents du votre. En particulier, ils sont changeants. Au début, vous insistez pour vous convaincre que leurs métamorphoses successives sont un signe d’instabilité, mais les tempêtes continuent de détruire votre refuge encore et encore, et vous commencez à vous interroger. Bien que changeants, les refuges qui vous entourent ne semblent jamais s’écrouler, eux.

Vous décidez que votre croyance ne doit pas être un effort vain parmi tant d’autre. Vous allez discuter avec les habitants des autres refuges, et vous essayez de comprendre les raisons qui sous-tendent leurs transformations permanentes. Vous testez quelques idées, et vous réalisez que des poutres organisées en triangle, c’est quand même vachement plus stable que des poutres organisées en carré.

Vous décidez que vous, vous avez le potentiel de réaliser votre croyance. Que vous pouvez être quelqu’un de spécial. Pas par fatalité mais par détermination. Pas par accident mais par effort. Parce que vous considérez que la seule chose qui fait des gens spéciaux des gens spéciaux, c’est leur force de volonté. Vous vous mettez à modifier votre refuge de plus en plus régulièrement. Au bout d’un moment, d’autres gens viennent vous demander conseil.

Vous réalisez que votre croyance a énormément évolué. Vous tombez sur les ruines de votre premier refuge. Vous vous étonnez de son état de délabrement et de sa structure. Vous réalisez à quel point discuter avec d’autres constructeurs a fait de vous quelqu’un d’infiniment plus ingénieux que la personne que vous étiez quelques années plus tôt.

Vous arrêtez d’y croire.

Vous vous délaissez du fruit de l’ignorance muette.

Vous croquez la pomme de la connaissance bavarde.

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Posted on: 2014-04-02


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